Alessandro Di Benedetto est un personnage à part dans le monde de la voile. Après avoir bouclé un tour du monde sur un bateau de 6.50 m de long, le skipper franco-italien se prépare au Vendée Globe.
Par Raphaël Godet
22 juillet 2010. Le soleil se lève sur les Sables d’Olonne. Il est 8 heures quand, au loin, une embarcation de fortune s’avance doucement dans le port. Sur le ponton, ils sont une petite cinquantaine à accueillir le héros du jour. Alessandro Di Benedetto s’approche, coupe la ligne d’arrivée fictive. « Temps arrêté : 268 jours, 19 heures, 36 minutes et 12 secondes », crache le talkie-walkie. Le navigateur lève les bras en l’air, savoure, boit du champagne. Sa maman Anne-Marie ne réalise pas ce que vient d’accomplir le fiston : « il est fou mon garçon. » L’exploit est pourtant énorme : faire un tour du monde à la voile en solitaire, sans escale et sans assistance sur un bateau de 6.50 m de long seulement. 24000 milles nautiques, 9 mois de mer. C’est une première sur un bateau aussi petit.
Quand Alessandro Di Benedetto pose enfin les pieds sur terre, les applaudissements reprennent. C’est une manière de saluer le retour du marin. Le skipper, qui semble étouffer sous les baisers de ses proches, est déjà attendu sur un podium installé à la va-vite sur le parking pour un discours. Alors que l’assistance s’impatiente de connaître les coulisses de l’exploit, le skipper prend tout son monde à contre-pied, et lance un : « Bonjour, vous allez bien ? » Eclat de rire général. Un instant de silence, puis il reprend : « Bon, je vais essayer d’être sérieux. C’est vraiment fantastique, pour moi c’est un rêve ! J’ai toujours pensé que c’était faisable, il y a plein de gens qui m’ont dit que j’étais fou et que j’allais mourir ». Ce 22 juillet 2010, Alessandro Di Benedetto est passé d’illuminé à aventurier.
« Que comptez-vous faire avec ce bateau ? »
Pour bien saisir la vraie valeur de cette prouesse en mer, il faut revenir quelques mois en arrière. « La première fois que j’ai annoncé à mes amis que je voulais faire le tour du monde sur un 6.50, ils ont ri. Moi je leur disais que c’était sérieux, mais ils ne voulaient pas me croire », rigole le skipper. À l’automne 2009, il amarre « Findomestic Banca » sur le ponton des Sables d’Olonne. Construit en contreplaqué, le bateau a été largement modifié pour l’expédition. Sa coque de noix a pour nouveaux voisins des sacrés youyous. A quelques mètres, il y a le bateau de l’Autrichien Norbert Sedlacek qu’il a barré lors du dernier Vendée Globe. « Vous avez vu les coups qu’il a pris ? Wow, c’est chaud ! Il a morflé !», lâche Di Benedetto, en passant les mains sur les impacts de la coque. Pas très loin, on croise aussi le 60 pieds qu’Arnaud Boissières a emmené sur l’Everest des Mers, le surnom donné au Vendée Globe.
Face à ces deux monstres, le bateau du Franco-Italien ressemble à une embarcation de fortune. Il fallait les entendre les passants, et leurs remarques désobligeantes, moqueuses parfois. Quelques jours avant le départ, une dame s’arrête à hauteur du voilier et interrompt le navigateur alors en pleine séance de cordage. Extraits :
- Excusez-moi monsieur, que comptez-vous faire avec ce bateau ?
- Je vais faire le tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, en empruntant la route du Vendée Globe
- Ah ? Et vous comptez y arriver ?
Alessandro sourit, puis reprend son cordage. Apparemment, le bonhomme n’est ni vexé, ni affecté par la réflexion. « Vous savez, je les comprends les gens. Quand on ne connaît pas la mer, ça peut surprendre un truc comme ça. Mais quand on connaît la mer… » Parce que le Franco-Italien la connaît. Il l’a connaît très bien même. Il avait 6 ans quand il a commencé la voile en Sicile. A 21 ans, il se met au catamaran de sport et effectue la traversée Sicile/Martinique en Hobie Cat 21. Parallèlement, il poursuit brillamment ses études de géologie. Diplômé de l’Université de Palerme, il devient opérateur en archéologie sous-marine, puis travaille comme géologue dans le secteur pétrolier. En 2002, il se lance dans la traversée de l’Atlantique en solitaire, toujours sur un catamaran de sport. 4 ans plus tard, le voilà qui remet le couvert en s’attaquant au Pacifique Nord de Yokohama (Japon) à San Francisco (Etats-Unis).
« Mes pâtes collaient ce midi »
Quand on a toutes ces choses en tête, on comprend alors mieux le défi que s’est lancé le navigateur. De ses 9 mois passés en mer, il a écrit un bouquin (1). Il y raconte ses coups durs, comme le jour où son mât n’a pas résisté aux déferlantes du Pacifique. Les vagues atteignaient les 10 mètres. Mais pas un instant Di Benedetto a songé à abandonner : « Ce n’était pas une course, j’avais le temps de réparer. » Iln’abdique pas et fabrique un gréement de fortune qui lui permet de continuer sa route. Tout au long de ce périple éprouvant au cours duquel il a affronté les caprices de la mer, l’homme a fait preuve d’un sang-froid et d’une force de caractère exceptionnels.
Pendant la traversée, c’est souvent sa mère Anne-Marie qui donne des nouvelles du fiston. Pour le joindre en mer, il suffit de lui envoyer un message, très court. Il vous répond dans la foulée : « Appelle demain à 13 heures françaises. Merci. Ciao. » Les textes qu’il échange avec la terre ne peuvent pas aller au-delà de 60 signes. Pas de quoi s’éterniser sur son clavier, donc. Mais une fois au bout du fil, le navigateur se rattrape. En bon italien, il met de la chaleur dans sa voix pour vous raconter ce qu’il vit. C’est du « live », comme on dit. Comme ce jour où la conversation par téléphone Iridium doit être écourtée : « Attends, j’te laisse. Faut que je fasse une modif technique. Rappelle dans une heure, ça devrait aller mieux ». Le combiné collé à l’oreille, vous vous demandez ce qui peut bien se passer à bord. Alessandro racontera plus tard : « Oh un coup de vent, c’est tout ». Alessandro peut aussi vous sembler « hors de propos » lorsqu’il vous demande : « Ca va toi le boulot ? » Ou drôle : « Mes pâtes collaient ce midi ». Bizarrement, on se surprend à prendre de ses nouvelles comme on le ferait pour un proche malade ou loin des yeux. C’est ainsi qu’à France Bleu Loire Océan, la rédaction s’inquiète régulièrement du sort de l’aventurier. « Ca fait deux semaines qu’on n’a pas eu de nouvelles d’Alessandro. Faut qu’on l’appelle », peut-on entendre en conférence de rédaction.
« J’ai caressé les dauphins dans l’Océan indien ! »
Dans son livre, il raconte aussi les moments de joie qu’il a connus lors de son tour du monde. Il vous explique avoir croisé des albatros, des phoques et des dauphins. « Je les ai caressés quand j’étais dans l’Océan indien !» Il a pris le temps de les écouter, de les observer, et de les photographier. « J’ai pris plus de 1000 photos pendant mon périple. J’ai aussi fait des vidéos. C’était pour les albums-souvenirs », se marre-t-il. Avant d’ajouter : « c’était aussi un moyen d’oublier la solitude. D’un coup, je me sentais moins seul avec tous ces animaux. Ce sont des milliers de souvenirs plein la tête, une expérience fantastique, bien au-delà du rêve. »
Pour vaincre la solitude de l’homme en mer, le skipper avait aussi calé trois bouteilles de champagne dans un coin de son embarcation avant de prendre le large. Trois bouteilles pour trois occasions : son anniversaire, le Nouvel An et le passage du Cap Horn. Trois bouteilles qu’il aura bues en pleine mer, seul, au milieu de nulle part.
Le monde en grand
Sa mère Anne-Marie répète souvent : « je ne sais pas jusqu’où ira Alessandro. Il m’étonnera toujours. De toute façon, il ne m’écoute pas», soupire celle qui a toujours été à ses côtés. Elle n’est donc pas étonnée lorsque, quelques semaines après son tour du monde, certains imaginent une participation du skipper au prochain Vendée Globe. « Vous verrez qu’il le fera », disait-elle. Pas manqué, en octobre dernier, le navigateur annonce qu’il prendra bien le départ de la plus grande course au large du monde en novembre 2012. Il était à la recherche de sponsors lorsqu’une entreprise lui a dit « banco ». Il s’agit de Team Plastique, une société basée à Châteaubriant (Loire Atlantique) spécialisée dans le thermoforage.
La première fois que le navigateur et le patron se sont rencontrés, c’était le 22 juillet 2010, le jour où Alessandro Di Benedetto débarquait quasiment incognito sur le ponton des Sables d’Olonne. Pendant que le skipper n’en finit plus d’embrasser ses amis et de lancer des « je l’ai fait ! », un homme dépose discrètement sur un coin de table des bouteilles de champagne, puis laisse le héros du jour avec ses proches. L’homme, c’est Didier Elin, le dirigeant de Team Plastique. Quelques temps après, ils se revoient et se mettent d’accord. Le patron, passionné de voile, reconnaît avoir eu un vrai coup de cœur en rencontrant Alessandro : « J’avais suivi son aventure dans la presse et l’homme m’a beaucoup étonné lorsque je l’ai rencontré. J’ai décidé de participer à ce prochain Vendée Globe car le projet fédère déjà les 70 employés de notre société et je suis certain que c’est aussi l’opportunité de trouver de nouveaux clients. »
Le mercredi 19 octobre, Di Benedetto a donc procédé à la mise à l’eau de son nouveau bateau dans le port des Sables d’Olonne. Son monocoque, qui porte le nom de « Team Plastique », pourrait presque être qualifié de made in Vendée Globe puisque trois skippers l’ont déjà emmené sur cette course : Thomas Coville (Sodebo, 6e en 2001), Sébastien Josse (VMI, 5e en 2005) et Arnaud Boissières (Akena Verandas, 7e en 2009). Autant dire que le bateau connaît bien la route.
Alessandro aussi le connaît bien ce chemin. C’est le même qu’il a emprunté pour son aventure. A cette différence près : sur un bateau trois fois plus grand (18,28 m), Michel Desjoyeaux avait mis 84 jours, 3 heures et 9 minutes pour remporter le 1er février 2009 son deuxième Vendée Globe. Soit trois fois moins de temps.
« Je suis enfin un grand garçon »
Alessandro Di Benedetto a la tronche d’un enfant content de son coup : « je suis enfin un grand garçon, je vais faire le Vendée Globe ! » C’est un peu comme à l’adolescence lorsqu’on passe du vélo à la mobylette : « c’est plus rapide, plus grand, plus costaud. » Puis il fait une comparaison : « c’est simple, je viens de faire le tour du monde avec un voilier de 6.50 m de long. Là, je vais le faire avec un bateau de 6 m de large ! »
Et à un an du grand départ, le Franco-Italien est loin d’en avoir terminé avec la préparation. « Avec mon équipe, on a encore beaucoup de travail. Il faut qu’on règle les questions d’électronique, de moteur, de gréement. Et il faut surtout qu’on réalise de nouvelles voiles ! » Tout ça a un prix. L’apport de Team Plastique est un très bon début qui permet au skipper d’être au départ, mais « nous cherchons encore 500 000 euros pour améliorer les performances du bateau, comme les systèmes de communication à bord (vidéo satellite…). Team Plastique est le partenaire titre. Il faut savoir que la moitié de l’espace de bord (coque et voiles) est disponible pour d’autres partenaires. »
Le voici donc qui continue en ce moment de chercher d’autres sponsors. La mission n’est pas simple car même pour les vieux loups de mer, les entreprises ont resserré les cordons de la bourse. Alessandro joue donc le commercial ces temps-ci. Il sait y faire : « je parle italien, anglais, espagnol, et français. » Mais la langue qu’il maîtrise le mieux, c’est bien la langue de la mer. Il lui arrive aussi de donner desconférences, d’animer des réunions et des séminaires pour les entreprises, les associations, les clubs, les universités, les écoles… Il raconte sa vie, ses exploits. Il a toujours des cartes de visite sur lui. Mais en a-t-il vraiment besoin ? A chacune de ses interventions, il laisse souvent son auditoire pantois lorsqu’il évoque ses aventures, lorsqu’il parle des risques, du stress, de la peur de mourir, de la joie d’arriver à bon port.
« Je suis prêt à faire des nuits blanches pour trouver cet argent », conclut-il. Remarquez, le soir de son arrivée aux Sables d’Olonne après ses neuf mois en mer, le navigateur a préféré dormir sur son bateau à quai, plutôt qu’à l’hôtel. Même à 40 ans, on ne se refait pas.
Crédit photo : Olivier Blanchet – DPPI
(1). « Autour du monde », par Alessandro Di Benedetto. Sorti en septembre 2010
Pratique. www.alessandrodibenedetto.net
Dossier spécial « Ces héros solitaires » sur les skippers du Vendée Globe, à lire dans le numéro 47 de Men’s Health, novembre 2012.
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